résultats de notre grande enquête populaire
Analyse thématique approfondie des entretiens
a) Codage des discours
Thèmes centraux
| Thème principal | Présence transversale |
| Logement et habitat | Très fréquent |
| Mobilité et transports | Fréquent |
| Précarité et coût de la vie | Très fréquent |
| Sécurité et police | Moyen à élevé |
| Travail et parcours pro | Fréquent |
| Services publics / associatif | Fréquent |
| Écologie (végétalisation, compost) | Modéré |
| Politique (locale et nationale) | Fréquent |
| Rapport à LFI et engagement | Inégal mais saillant |
Sous-thèmes repérés
- Logement : vétusté, humidité, fissures, peur de relogement forcé, mauvaise information sur les dispositifs d’accession sociale.
- Transports : éloignement des arrêts, satisfaction de la gratuité le week-end, non-usage du bus chez les jeunes travailleurs.
- Économie : pouvoir d’achat en baisse, produits de qualité devenus inaccessibles, vivre dignement, y compris pour les retraité·es.
- Sécurité : critique de la BAC ou de la police municipale (perçue comme trop agressive)
- Vie sociale : isolement des personnes âgées, importance des centres sociaux, besoin de plus de structures pour les jeunes post-collège.
- Rapport au politique : scepticisme face aux institutions, distance critique avec les figures nationales Adhésion au programme mais moins aux visages.
Registres discursifs
- Affectif : fatigue, colère sourde, attachement sentimental au quartier, fierté résiduelle.
- Normatif : attente de justice, de reconnaissance, du droit à vivre décemment.
- Pragmatique : stratégies de survie (relogement dans un meilleur quartier, déplacements à pied, débrouille associative).
Cadrages normatifs (inspiré de Boltanski & Thévenot)
- Cité domestique : attachement au quartier, proximité familiale (cf. Nadia et sa mère).
- Cité civique : forte attente d’égalité d’accès aux services (transports, logements, éducation).
- Cité industrielle : valorisation du travail, même dur (travail posté, livraison), demande de reconnaissance.
- Cité inspirée (rare) : espoirs sur le collectif, projet éducatif ou artistique.
b) Identification des motifs récurrents
Noyaux de préoccupations
- Pouvoir d’achat et survie quotidienne : aliments chers, retraites insuffisantes, frais du quotidien (chauffage, charges).
- Ségrégation urbaine perçue : stigmatisation de quartiers, sentiment de déclassement spatial (sentiment d’être oubliés).
- Transports : critique du réseau bus, mais attachement fort à la gratuité et au tram.
- Qualité des logements : fissures, humidité, insalubrité, inquiétude autour des projets de démolition.
Points de tension.
- Volonté de rester dans le quartier, mais besoin urgent de meilleures conditions.
- Appréciation des aides sociales, mais défiance envers les institutions qui les mettent en œuvre.
Angles morts
- Silences sur les institutions locales (peu de noms de maires ou d’élus mentionnés).
- Peu d’expression sur l’école
- Absence de projection politique explicite : la plupart ne parlent pas de vote.
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Synthèse sociologique approfondie – Enquête populaire Nancy 2025
1. Vivre ici, tenir ici : l’attachement fragile à l’espace
Le premier grand enseignement des entretiens concerne la centralité du quartier dans les trajectoires individuelles. Pour la majorité des personnes rencontrées, le lieu de vie n’est pas un simple décor, mais une ressource : il protège, il ancre, il relie. Des jeunes restent proches de leurs familles, des mères achètent pour habiter à côté de leurs parents, d’autres s’y installent « parce qu’on s’y sent bien », malgré les représentations négatives qui circulent sur ces quartiers.
Mais cet attachement est menacé. Beaucoup évoquent les démolitions, les rénovations urbaines, les relogements flous, les projets « venus d’en haut ». Ce n’est pas tant un refus du changement qu’un sentiment de dépossession. Comme l’écrit Didier Lapeyronnie (2008), on assiste à un « enfermement de relégation » : ce n’est pas que les gens veulent partir, c’est qu’ils ont peur d’être déplacés.
Les politiques urbaines apparaissent souvent opaques, impersonnelles. Il en résulte une angoisse diffuse : « est-ce que je vais pouvoir rester ici ? ». Derrière cette inquiétude, il y a une revendication fondamentale : le droit de rester, de vivre dignement là où l’on s’est enraciné. Ce que les personnes demandent, ce n’est pas tant « plus » que « autrement » : une ville qui prenne soin des habitants, pas qui les remplace.
2. Petites vies, petits moyens : la débrouille comme régime
La vie quotidienne décrite dans ces entretiens est traversée par un régime d’arrangement, de contournement, de bricolage (De Certeau, 1990). On jongle entre emploi du temps, transports, aides sociales, entraide familiale. On vit dans une économie de la contrainte : pas seulement monétaire, mais aussi logistique, symbolique.
C’est ce que Boltanski et Chiapello (2001) nomment « la cité par projets » : les institutions valorisent l’autonomie, la mobilité, la performance (en somme des logiques néolibérales), mais les individus sur le terrain bricolent pour survivre. La distance entre discours et vécu crée un épuisement.
On n’est pas dans la plainte, mais dans la fatigue. Fatigue de devoir se justifier, de toujours « prouver » qu’on mérite, qu’on n’abuse pas. Ce que réclament beaucoup d’habitant·es, c’est de la reconnaissance — pas seulement en discours, mais dans les actes : des politiques qui s’ajustent à la vie réelle, pas à des catégories abstraites.
3. Institutions lointaines, engagements discrets
La méfiance vis-à-vis des institutions est palpable, mais rarement frontale (Braconnier & Dormagen, 2008). Elle prend plutôt la forme d’un recul, d’un doute. On ne croit plus vraiment que « ça changera quelque chose ». Ce scepticisme ne traduit pas une dépolitisation, mais une forme de lucidité pragmatique. On vote parfois, on s’abstient souvent, mais on observe.
La mairie, en tant qu’échelon local, reste mieux perçue que l’État ou les grandes structures. Mais elle n’échappe pas à la critique, notamment sur sa capacité d’écoute. Lorsqu’on évoque la France Insoumise, on sent une adhésion aux idées (justice sociale, gratuité des transports, lutte contre la vie chère), mais aussi une inquiétude sur la forme : la tonalité des discours (diabolisation politico-médiatique) ?
C’est une politisation diffuse, qui passe par des indignations concrètes : le prix du gaz, le bus qui ne passe plus, l’école trop loin. Comme l’a montré Olivier Schwartz (2011), les classes populaires n’ont pas déserté le politique : elles le vivent au ras du quotidien, sous la forme de normes, d’attentes, de frustrations.
4. Tranquillité publique : du respect plus que de la répression
La sécurité n’est pas absente des entretiens, mais elle n’est pas abordée dans des termes classiques (délinquance, insécurité, peur). Ce qui est dit, c’est un besoin de tranquillité, de respect. Les nuisances sonores, les rodéos, les comportements intrusifs sont évoqués comme des atteintes à la vie commune.
Mais la réponse attendue n’est pas la répression : c’est la présence humaine, la médiation, la prévention. La critique de la police municipale revient souvent : trop armée, trop absente sauf pour sanctionner, pas assez connue des habitant·es. L’image du gilet pare-balles pour réguler la circulation fait sourire ou agace. Ce n’est pas une demande de fermeté, mais une exigence de justice.
C’est là une différence forte avec les discours sécuritaires de l’extrême-droite : ici, on ne demande pas de punir, mais de vivre ensemble. On veut des agents de proximité, pas des figures d’intimidation.
5. Travail et jeunesse : entre attente et désillusion
Le travail reste une valeur forte. Il structure les récits : on veut bosser, trouver un emploi stable, se sentir utile (Schwartz, 2011). Mais les conditions sont dures : candidatures sans réponse, contrats précaires, horaires morcelés. L’entrée dans la vie active est souvent un parcours du combattant.
Pour les jeunes, le marché du travail est à la fois nécessaire et frustrant. L’alternance est vue comme un compromis, mais difficile à décrocher. Ceux qui travaillent le font souvent dans des conditions pénibles (travail de nuit, temps partiels imposés, salaires faibles). La jeunesse n’est pas passive : elle cherche, mais elle se heurte à des murs.
Ce qui revient, c’est un besoin de projection : pouvoir imaginer un avenir, s’émanciper. Cela passe par le travail – mais aussi par la culture, les lieux de sociabilité, la possibilité de construire. Or beaucoup de jeunes disent manquer de lieux pour eux à partir de 15 ans : ils sont « trop vieux pour les centres », mais sans espace pour exister en ville.
6. Accès aux droits : les oubliés des cases
Un thème revient souvent de manière implicite : l’accès inégal aux droits. Les jeunes en particulier évoquent les absurdités des dispositifs sociaux : bourses refusées à cause des revenus des parents, absence de soutien pour les étudiant·es isolé·es, difficultés pour naviguer dans les aides.
On retrouve ici ce que la sociologie appelle les « non-recours » : non pas parce que les gens refusent les aides, mais parce qu’elles sont inaccessibles, complexes, mal adaptées à leurs réalités (Warin, 2006). Il en résulte un sentiment d’abandon ou d’injustice, d’être laissé de côté par des institutions qui ne comprennent pas la diversité des parcours.
7. Écologie de proximité : soins, espaces, justice
Même si l’écologie n’est que rarement nommée comme telle, elle est présente — dans une forme très ancrée, incarnée. Les composteurs qui sentent mauvais, les chats qui salissent, les bus qui ne passent plus, les arbres qui manquent : ce sont autant d’éléments d’une écologie vécue, locale, praticable.
Cette approche rejoint ce qu’on appelle « l’écologie populaire » ou « de proximité » (Comby & Malier, 2022). Il ne s’agit pas d’idéologie, mais d’une attente d’équité dans les efforts à fournir, d’un environnement qui respecte les habitant·es, de services qui permettent une vie digne sans imposer des sacrifices inégalement répartis, et d’un environnement de vie propre et correct.
C’est une écologie du quotidien, sensible, concrète — très éloignée des grands discours abstraits.
8. Motifs émergents : logement, mobilité, dignité
D’autres points méritent d’être soulignés :
- Le logement est au cœur des préoccupations : stabilité, prix, accès à la propriété, qualité. La peur de devoir partir, ou de ne pas pouvoir y rester, est forte.
- La mobilité est une question pratique : voiture, bus, marche, tout est ajusté en fonction des contraintes. La gratuité des transports est massivement soutenue, mais à condition qu’ils soient fiables et adaptés.
- Enfin, la question de la dignité traverse tous les récits : pas seulement économique, mais morale, symbolique. Ce que les gens veulent, c’est vivre avec respect, être écoutés, pouvoir faire des choix.
Conclusion
L’enquête ne révèle pas une population désengagée ou en colère permanente. Elle montre des habitant·es qui tiennent, qui font face, qui s’organisent, qui critiquent, souvent avec finesse. Mais elle révèle aussi une tension forte : entre les récits politiques d’en haut et les vies d’en bas, entre les promesses et les pratiques, entre la ville rêvée et la ville vécue.
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